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Prizee, société de jeux sur Internet s'engage à verser 10 000 euros pour la reforestation de notre planète, contribuons à faire payer le capital:
Pour connaître l'histoire des Manifs de Droite, du film :
http://www.manifdedroite.com
« Deux constats s’imposent à nous. Notre compétitivité s’érode : la France est en train de perdre la bataille économique. Notre modèle social a un coût très élevé alors même que son efficacité dans la lutte contre les inégalités paraît faiblir.
De ces deux constats indiscutables, Nicolas Sarkozy a tiré une stratégie et une diatribe : la France doit retrouver sa compétitivité en liquidant son modèle social. Il semble penser de surcroît que cette liquidation ne suscitera guère de protestations, puisque ce modèle procure moins de bénéfices que par le passé et qu’il n’est plus créateur d’espoir.
Largement enfermée dans le schéma de la relance par la demande, la gauche a refusé de prendre toute la mesure de la perte de compétitivité de l’économie française et a continué de faire comme si l’on pouvait redistribuer sans trop se préoccuper de produire. Dans le même temps, elle n’a pas suffisamment pris en compte la montée en puissance de nouvelles formes d’inégalités et a considéré que les politiques sociales traditionnelles continuaient à fonctionner de façon satisfaisante. Leur évidente incapacité à lutter contre la pauvreté et l’explosion des inégalités a été attribuée non à leur inadéquation grandissante, mais à une force de frappe insuffisante. Il ne s’agissait plus dès lors de les faire évoluer : il suffisait de les renforcer.
Que la thérapie retenue par Nicolas Sarkozy soit inappropriée ne change rien au diagnostic : entre deux constats fondés et partagés par une grande majorité de Français et une analyse doublement décalée, les électeurs ont choisi. Pour rétablir sa crédibilité, la gauche doit retrouver une cohérence économique et sociale qui permette de fonder une critique radicale du libéralisme sans se limiter à un pamphlet contre le capitalisme.
La compétitivité et l’égalité réelle
Si l’on veut remédier à la perte de compétitivité de notre économie, il faut en identifier les causes. Sur un marché devenu mondial, arrivent une quantité importante de travail et une moindre quantité de capital. Devenu relativement abondant, le travail voit son prix baisser ; demeurant relativement rare, le capital bénéficie d’une rémunération croissante. Pour autant, la stratégie conduisant la France à renouer avec une compétitivité forte ne passe pas par l’abaissement du coût du travail : quelle que soit l’amertume de la potion libérale imposée à l’économie française, le coût du travail n’y sera jamais assez faible pour autoriser notre pays à rivaliser en la matière avec les économies émergentes. Il faut au contraire promouvoir le type de travail qui, à l’échelle du monde, reste rare et peut donc être cher : le travail suffisamment qualifié pour nourrir l’innovation.
Quant à notre modèle social, il souffre aujourd’hui de deux faiblesses qui le rendent peu apte à contribuer à l’égalité réelle. Les politiques sociales sont d’abord trop réparatrices et pas assez préventives. Il ne suffit plus de constater les inégalités créées par le marché et de chercher à les compenser au moyen d’allocations diverses : il faut les attaquer à la racine, là où elles se forment, dès l’enfance, au travail, dans le tissu urbain. On ne peut plus se contenter d’aider les pauvres : il faut construire une société qui fabrique moins de pauvres. De ce point de vue, les politiques d’éducation et de santé sont les premières en cause. D’où la nécessité, sur certaines parties du territoire, d’allouer massivement du capital public à ceux qui ont peu de capital personnel. C’est ce qui justifie de limiter à quinze élèves l’effectif des classes dans certaines banlieues ou certaines zones rurales. C’est ce qui fonde l’opposition à l’instauration des franchises médicales et impose, à rebours, l’adoption d’une vigoureuse politique de prévention en direction des enfants et des familles pauvres.
Nos politiques sociales sont ensuite trop monétaires : elles reposent excessivement sur le versement d’allocations et font encore assez largement l’impasse sur l’accompagnement individuel. Le vieillissement de la population illustre l’inadéquation de ce modèle : sujet crucial des décennies à venir, il ne peut trouver de réponse pertinente dans la seule redistribution monétaire. Le problème des retraites est évidemment important ; mais l’adaptation du travail à l’âge des seniors, l’amélioration de la santé au travail ainsi que la prise en compte de sa pénibilité sont des questions tout aussi décisives.
Nous voyons tous aujourd’hui que les remboursements ne suffisent plus à garantir l’amélioration de l’état de santé des individus, contrairement à la mise en place de parcours de soins. Nous voyons aussi que l’augmentation de l’allocation de rentrée scolaire n’est pas véritablement un gage de la réussite à l’école, contrairement au renforcement de l’encadrement des élèves et du soutien qui peut leur être apporté.
Le social dans l’économie
Ce qu’il nous faut finalement, ce n’est ni le social au mépris de l’économie, que la gauche a trop tendance à pratiquer lorsqu’elle croit pouvoir développer des politiques sociales en négligeant les conditions de leur financement, ni le social par l’économie, que la droite persiste à prôner parce qu’elle pense que quand l’économie va, tout va. C’est le social dans l’économie, c'est-à-dire des politiques sociales dont la mise en œuvre contribue à la croissance économique.
Quand on permet aux talents qui naissent dans les banlieues d’aller à l’université, c’est aussi l’économie dans son ensemble qui en bénéficie. Quand on améliore la santé au travail, c’est aussi la productivité qui s’élève. Quand on facilite le retour à l’emploi des salariés frappés par les délocalisations, c’est aussi le tissu industriel qui retrouve sa trame.
Si notre avenir repose sur la valorisation du capital humain de nos concitoyens, c’est parce que la protection contre les effets indésirables de la mondialisation passe par une économie plus efficace. Ce qui nous protégera à l'avenir, c'est la compétitivité, pas le repli. Il nous faut donc un Etat qui fasse de cette entreprise de valorisation sa tâche principale, non un Etat qui s’emploie à privilégier la rente en abaissant les droits de succession.
Une politique durable
Chacun comprend aujourd’hui qu’il n’est de politique efficace que si elle est durable. « Durable », cela veut dire qu’elle sera mise en œuvre longtemps et poursuivie avec opiniâtreté, mais aussi qu’elle sera efficace et financée à long terme - certains diraient « soutenable ». Il faut donc intégrer à la logique du développement des contraintes – sociales, environnementales, énergétiques - qui ont jusqu’alors été considérées comme latérales. Une fois la politique économique définie, on s’interrogeait sur ses conséquences sociales et environnementales pour en corriger éventuellement les effets. A l’avenir, il ne pourra plus en aller de la sorte. Il faut dorénavant que, dès sa conception, la politique tienne compte des conditions de sa durabilité.
Ceci vaut naturellement aussi pour les finances publiques. Le retour à un taux d’endettement supportable est la condition impérative d’une politique durable. On comprend aisément que ceci ne soit guère compatible avec une politique à courte vue d’allègements fiscaux.
Disons-le d’une phrase : aucune politique ne peut porter de fruits si elle n’est pas suffisamment acceptée par la société pour durer, durer, durer encore.
Le contrat et l’Europe
Comment le faire ? Question de méthode. Question d’espace aussi.
La méthode, c’est le contrat. Le contrat entre l’Etat et ses différents partenaires, en particulier les collectivités territoriales sur lesquelles reposeront, à l’avenir, une bonne part des politiques publiques. Mais aussi le contrat avec, et entre, les partenaires sociaux. Il faut pour cela des syndicats forts et, surtout, parfaitement légitimes. D’où l’ardente nécessité de mettre en place des mécanismes propres au renforcement de leur représentativité. D’où, aussi, l’importance d’engager de vraies négociations et de se refuser à poser constamment le pistolet de la loi sur la tempe des partenaires sociaux. D’où, enfin, l’urgence de favoriser l’émergence d’un nouvel acteur, le consommateur, qui doit être en mesure de contester la toute-puissance des entreprises.
L’espace, c’est l’Europe. L’Etat-Nation n’est plus le lieu pertinent de la lutte contre les effets indésirables de la mondialisation. De cette affirmation banale, il faut tirer toutes les conséquences : donner à l’Union européenne les moyens de financer des politiques favorables à la croissance et à l’emploi comme de piloter la recherche ; négocier les premiers éléments d’une Europe sociale ; garder l’ambition de fonder une Europe politique. Je ne vois rien de cela ni dans le protectionnisme national qui nous a été promis pendant la campagne présidentielle, ni dans le mini-traité qui nous est annoncé par Nicolas Sarkozy.
Il n’y a pas d’avenir pour la France dans une vision trop étroitement nationale ou trop étroitement économique. Il n’y a pas d’avenir pour la gauche dans une vision trop étroitement sociale ou trop étroitement étatique. Notre avenir ne peut se construire qu’à travers la mise en œuvre, dans l’espace européen, de politiques négociées permettant de répondre à l’exigence sociale et de renforcer la compétitivité. Ceci passe par une réforme radicale de nos politiques publiques qui ne peuvent plus prétendre se limiter à corriger, après coup, les méfaits du capitalisme mondialisé. Il faut accepter de « se salir les mains », d’intervenir sur le fonctionnement même du système productif. Il faut un socialisme du réel. »
DOMINIQUE STRAUSS-KAHN : « La France mériterait une cohabitation »
DÉPUTÉ PS du Val-d'Oise, Dominique Strauss-Kahn, estime qu'un « cycle » s'achève à gauche, et que le PS aura besoin, après les législatives, d'une véritable « refondation » : « Tout doit être repensé », martèle-t-il.
Pourquoi la gauche joue-t-elle battue ? L'expérience d'une nouvelle cohabitation lui ferait-elle peur ?
Dominique Strauss-Kahn. Et si on disait tout simplement la vérité ? Il y a un risque de l'UMP ultra-majoritaire, et pourtant la France mériterait bien une cohabitation. Laisser les pouvoirs à un libéralisme musclé n'est pas bon pour notre pays. Je ne vois aucune raison pour que le peuple de gauche baisse les bras. Je l'ai dit : ne nous laissons pas faire ! Nous avons tous une raison de voter socialiste parce que nous sommes pour l'augmentation des salaires, pour une vraie politique du logement, contre le forfait santé ou encore contre cette malheureuse défiscalisation des heures supplémentaires, qui ne permettra pas de travailler plus, mais surtout d'embaucher moins !
Comment jugez-vous les premiers pas de François Fillon alors que Nicolas Sarkozy apparaît déjà, aux yeux de certains, comme à la fois un président et un super-Premier ministre ?
Pour l'instant, François Fillon n'a de Premier ministre que le titre. Nicolas Sarkozy est en même temps président de la République, président de l'UMP, Premier ministre, ministre des Affaires européennes, du Logement, du Travail, du Budget - et même, cette semaine, de l'Education nationale. J'en oublie sûrement ! Cela porte un nom : le pouvoir personnel.
A quelles conditions pourriez-vous dire oui à un service minimum en cas de grève dans les transports ?
J'ai dit que je voulais un « socialisme du réel ». En voici un bon exemple. Oui, il faut partir des réalités et résoudre les problèmes. La droite veut gagner sur cette question comme symbole de toutes les autres questions. Pourtant, il n'y a pas urgence : un dispositif négocié était en place. Il permettait une procédure d'alerte : on ne lui a pas donné la chance de s'appliquer. C'est ce que j'appelle une démarche idéologique où l'on privilégie le symbole plutôt que l'efficacité, le passage en force plutôt que la négociation, l'ultimatum plutôt que la contractualisation. Ce n'est pas la conception que je me fais d'une France moderne.
Y a-t-il eu délits d'initiés dans l'affaire EADS ?
Mais comment voulez-vous que je vous réponde ? Si nous perdions l'habitude de vouloir rendre la justice à la place de la justice et d'aller plus vite que la justice, nous aurions fait un grand progrès !
Jamais durant la campagne présidentielle les ténors socialistes ne se sont présentés groupés face aux électeurs comme ils l'ont fait mardi soir au Zénith. A qui la faute ?
Il vaut toujours mieux être unis qu'éparpillés. Mais je n'accepte pas le procès d'intention à la mode qui voudrait que les dirigeants socialistes n'aient pas fait campagne. En ce qui me concerne, j'ai fait la campagne de Ségolène Royal devant des milliers de sympathisants socialistes. Je n'ai ménagé ni ma peine ni mes efforts, et j'ai répondu présent chaque fois qu'elle me l'a demandé.
Les socialistes auront-ils le courage, après les législatives, de se dire leurs quatre vérités sur les causes de leur échec ?
Trois échecs présidentiels méritent qu'on y réfléchisse, mais si on compte sur un règlement de comptes entre personnes, ça sera sans moi. Je suis disponible pour un débat d'idées, pour une recherche loyale et honnête qui permette à la gauche d'être à nouveau majoritaire, sans bouc émissaire ni faux-fuyants. C'est un travail de longue haleine qui demande de l'honnêteté, de la rigueur, de l'humilité et un sens collectif que nous devons retrouver.
Le PS de 2007 a-t-il besoin d'une simple rénovation, d'un changement de têtes ou d'une refondation ?
Pour le moment, je suis dans le combat des législatives mais sans hésitation, je réponds : une refondation. Nous sommes en effet au bout, tout au bout même, du cycle que François Mitterrand avait ouvert à Epinay en 1971. Tout doit être repensé. Nous devons réinventer un projet en partant des réalités d'aujourd'hui : par exemple la montée de la mondialisation et de l'individualisme. Nous devons reformuler nos propositions en ayant pour seul souci de savoir si elles seront efficaces pour les Français, et non pas si elles sont conformes aux dogmes anciens. Nous devons rebâtir une stratégie politique pour permettre aux socialistes de mobiliser au moins le tiers des Français dans un premier tour, et de rassembler une majorité au second tour. Oui, à partir de nos valeurs, c'est bien d'une refondation qu'il s'agit, et cette refondation doit concerner toute la gauche.
Comprenez-vous et approuvez-vous la volonté de Ségolène Royal de jouer demain un rôle de premier plan au sein du PS ?
Evidemment que je la comprends ! Comme je comprends la volonté des jeunes générations de la gauche de vouloir accéder aux responsabilités.
Quand François Hollande s'effacera - au plus tard à l'automne 2008 - pourriez-vous être candidat au poste de premier secrétaire ?
Nous n'en sommes pas là. Ce qui m'importe, c'est le combat actuel pour faire progresser la France. Ce qui m'anime, c'est le combat intellectuel pour faire progresser la gauche. Après, c'est le peuple de gauche qui choisira : personne ne peut se substituer à lui.
Que pensez-vous de la mesure que le gouvernement vient d'annoncer sur les emprunts immobiliers ?
Pendant la campagne électorale, Nicolas Sarkozy avait annoncé qu'il voulait favoriser l'accession à la propriété. Soit. Quelle surprise de constater que la mesure proposée ne concerne pas seulement les nouveaux accédants, mais aussi tous ceux qui se sont déjà endettés dans le passé ! Il ne s'agit donc pas d'augmenter le nombre de propriétaires, mais d'avantager tous ceux qui ont déjà pu le devenir. C'est un chèque de tous les contribuables (y compris les plus modestes) vers ceux qui possèdent un patrimoine ! Un chèque de plusieurs millions d'euros. Nous entrons dans la France des rentiers.
Comment expliquez-vous l'intensité de l'état de grâce dont bénéficie depuis son élection Nicolas Sarkozy alors qu'une large partie de la gauche tablait, pour gagner, sur le slogan présenté comme porteur « Tout sauf Sarkozy » ?
Ce qui compte, ce n'est pas l'intensité de l'état de grâce, mais sa durée. Les difficultés, malheureusement, sont devant nous.
Point de vue sur les médias de Jurgen HABERMAS publié dans l’édition du Monde du 21 mai 2007.
Il y a trois semaines, la rédaction économique de l’hebdomadaire Die Zeit cherchait à alarmer ses lecteurs en titrant : "Le quatrième pouvoir est-il aux enchères ?" La cause en était la nouvelle alarmante relative aux incertitudes pesant sur le destin économique de la Süddeutsche Zeitung, depuis que l’on sait que la majorité des sociétaires souhaite se séparer du journal.
Si on en venait à l’adjudication, il se pourrait donc que l’un des deux meilleurs quotidiens "nationaux" de la République fédérale passe aux mains d’investisseurs financiers, de trusts cotés en Bourse ou d’une grande entreprise de médias. D’autres diront : business as usual. Qu’y a-t-il d’alarmant en effet dans le fait que les propriétaires fassent usage de leur bon droit et cèdent, pour une raison ou pour une autre, leur part de l’entreprise ?
La crise de la presse quotidienne qui s’est déclenchée début 2002 suite à l’effondrement du marché publicitaire a été, depuis, surmontée par la Süddeutsche Zeitung comme par la plupart des organes de presse analogues. Les familles désireuses de la vendre, disposant de plus de 62,5 % des parts, choisissent donc un moment favorable. Malgré la concurrence électronique et le changement des habitudes de lecture, les bénéfices sont en augmentation. Indépendamment de l’actuelle reprise économique, ceux-ci sont essentiellement le résultat de mesures de rationalisation qui ont des répercussions sur le niveau de prestation et la latitude d’action des rédactions. (...)
La semaine dernière, Die Zeit revenait, une fois encore, sur la question en parlant de la "lutte du management financier de Wall Street contre la presse américaine". Que se cache-t-il derrière de telles manchettes ? Manifestement, la crainte que les marchés sur lesquels les entreprises nationales de presse doivent aujourd’hui s’imposer ne soient pas adaptés à la double fonction que la presse de qualité a jusqu’ici remplie : satisfaire la demande d’information et de culture tout en demeurant suffisamment rentable.
Mais alors les forts profits ne sont-ils pas la confirmation que les entreprises de presse qui ont subi de "saines mesures d’amaigrissement" satisfont mieux ceux qui consomment leurs produits ? (...) La presse peut-elle, sous prétexte de "qualité", amputer la liberté de choix de ses lecteurs ? Peut-elle leur imposer des comptes rendus spartiates plutôt que de leur offrir de l’information-spectacle ? (...)
Cette querelle autour du caractère particulier de marchandises telles que la culture et l’information évoque le slogan qui, à l’époque de l’apparition de la télévision aux Etats-Unis, fit le tour du pays, prétendant que le nouveau médium n’aurait été qu’un toaster à images. On voulait sans doute dire par là que la production et la consommation des programmes de télévision ne pouvaient être, sans aucun doute possible, que du ressort du marché. Depuis, les entreprises de presse et de communication produisent des programmes pour les spectateurs et vendent les données d’audience de leur public aux régies publicitaires, qui en sont demandeuses.
Ce principe d’organisation, aussi généralisée qu’ait été son introduction, a eu le même effet sur la sphère politico-culturelle qu’un orage de grêle sur un champ de maïs. Notre système audiovisuel "duel" s’efforce de limiter ces dégâts. En tout cas, les lois régionales relatives aux médias, les jugements de la Cour constitutionnelle portant sur ces questions et les principes de programmation des établissements publics reflètent tous une conception selon laquelle les médias électroniques de masse ne doivent pas seulement satisfaire aux besoins de divertissement et de distraction des consommateurs - besoins facilement commercialisables.
Les auditeurs et les spectateurs ne sont pas seulement des consommateurs, et donc des utilisateurs du marché ; ils sont aussi des citoyens jouissant d’un droit de participation culturelle, d’accès à l’événement politique et de participation à la formation de l’opinion. Sur la base de cette exigence juridique, les programmes qui garantissent à la population cette "provision de fond" ne peuvent pas être rendus dépendants de leur efficacité publicitaire et du soutien des sponsors.
En fait, la redevance, qui autorise le financement de ces programmes de fond, et qui est le fait d’une décision politique, doit même pouvoir échapper, à l’instar du budget des régions, aux hauts et aux bas de la conjoncture économique. (...)
Le droit public a donc mis en place un très beau dispositif permettant d’encadrer les médias électroniques. Ce dispositif ne pourrait-il pas, le cas échéant, constituer un exemple pour l’organisation de la presse écrite "sérieuse" (...) ?
Des études produites par les sciences de la communication mettent à cet égard en évidence un fait intéressant. Selon ces études, la presse de qualité jouerait, au moins dans le domaine de la communication politique - et donc pour les lecteurs en tant que citoyens -, le rôle de "média directeur". Il apparaît en effet que même la radio, la télévision et le reste de la presse seraient largement tributaires, dans leur couverture de l’information politique et dans leurs commentaires, des thèmes et des contributions mis en avant par ce journalisme "de raisonnement".
Emettons l’hypothèse que certaines de ces rédactions tombent sous la tutelle d’investisseurs financiers qui ne cherchent que les profits rapides planifiés à des échéances inappropriées. Si les changements d’organisation et les économies pratiquées dans ce domaine, à la fois sensible et central, mettent en danger les critères du journalisme en usage, c’est la sphère publique politique qui est touchée au coeur.
Sans l’afflux d’informations, dont la recherche peut être coûteuse, et sans une reprise de cette information au moyen d’arguments qui supposent une expertise qui n’est pas non plus précisément gratuite, la communication publique ne peut que perdre sa vitalité discursive. La sphère publique risque alors de n’être plus à même de résister aux tendances populistes et de remplir la fonction qu’il est de son devoir de remplir dans le cadre d’un Etat de droit démocratique.
Nous vivons dans des sociétés pluralistes. Le processus de décision démocratique ne peut, sans crainte de l’opposition parfois profonde des visions du monde, déployer une force de légitimation capable de convaincre la totalité des citoyens que, s’il combine deux exigences, il doit associer une capacité d’intégration, et donc la participation de tous les citoyens à égalité de droit, avec une bataille d’opinion menée de manière plus ou moins discursive.
Sans controverses qui ouvrent sur la délibération, il devient en effet impossible de fonder en raison l’hypothèse selon laquelle le processus démocratique peut déboucher sur des résultats à long terme plus ou moins raisonnables. La formation démocratique de l’opinion a une dimension épistémique, car il s’agit à travers elle de critiquer des affirmations et des appréciations fausses. Tel est l’enjeu pour une sphère publique qui tire sa vitalité de la discussion.
On peut s’en faire intuitivement une idée à peu près claire en se représentant l’écart qu’il y a entre, d’un côté, ce que produit en termes de discussion publique la concurrence d’"opinions publiques" divergentes et, de l’autre, la publication sous forme démoscopique d’un éventail des opinions. Les opinions publiques qui se créent à travers la discussion et la polémique sont, avec toutes leurs dissonances, déjà filtrées par des informations et des raisons qui leur donnent une pertinence sur le sujet qui les sépare, alors que la démoscopie d’opinions qui, dans une certaine mesure, ne sont encore que latentes ne fait que les livrer à l’état brut et inerte.
Les flux communicationnels sauvages d’une opinion publique dominée par les médias de masse ne permettent certes pas les discussions ou les délibérés réglés, du type de ceux qui interviennent dans les tribunaux ou les commissions parlementaires.
Il est d’ailleurs nécessaire qu’il en soit ainsi ; la sphère publique politique ne constitue qu’un élément de jonction. Elle est en effet un relais entre, d’une part, les discussions et les négociations institutionnalisées qui se déroulent dans les arènes de l’Etat et, de l’autre, les conversations épisodiques et informelles qui se mènent entre les électeurs potentiels.
La sphère publique contribue à la légitimation démocratique de l’activité de l’Etat en choisissant ce qui doit faire l’objet d’une décision politique, en lui donnant la forme d’une problématique et en réunissant les prises de position plus ou moins informées et fondées de manière qu’elles forment des opinions publiques concurrentes.
C’est de cette manière que la communication publique développe une force qui, en même temps, stimule et offre des orientations à la formation de l’opinion et de la volonté des citoyens, et ce, en contraignant le système politique à la transparence et à l’adaptation. Sans l’impulsion d’une presse d’opinion qui informe de manière fiable et commente avec soin, la sphère publique ne peut plus fournir cette énergie. Lorsqu’il s’agit de gaz, d’électricité ou d’eau, l’Etat est dans l’obligation d’assurer à la population l’approvisionnement énergétique.
Pourquoi ne devrait-il pas faire face à la même obligation lorsqu’il s’agit d’un autre type d’"énergie" qui, s’il venait à faire défaut, générerait des perturbations menaçant l’Etat démocratique lui-même ? Que l’Etat s’efforce de protéger le bien public, et celui que constitue la presse de qualité en particulier, ne doit pas être considéré comme une "erreur de système". Le tout est de savoir comment il peut y parvenir au mieux, et cela n’est qu’une question pragmatique. (...)
Les subventions ponctuelles ne sont qu’un moyen. Il en existe d’autres, sur le modèle de la fondation avec une participation publique ou avec des réductions d’impôt pour les familles propriétaires. Aucune de ces expérimentations déjà tentées ailleurs ne s’est révélée sans conséquence. D’une manière ou d’une autre, ce qui importe donc en premier lieu, c’est de s’accoutumer à l’idée du subventionnement des quotidiens et des revues. Du point de vue historique, l’idée de laisser aux mains du marché le pilotage des produits de la presse a quelque chose de contre-intuitif. Jadis, le marché a ouvert l’espace au sein duquel les pensées subversives pouvaient s’émanciper de l’oppression de l’Etat.
Mais le marché ne peut remplir cette fonction qu’aussi longtemps que la légalité économique ne cherche pas à asphyxier les contenus politiques et culturels qui portent sur lui. Comme toujours, Adorno touchait juste lorsqu’il critiquait l’industrie culturelle. Or la défiance est à l’ordre du jour parce qu’aucune démocratie ne peut s’offrir une défaillance du marché dans ce secteur.
Traduit de l’allemand par Christian Bouchindhomme.
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